Canada/France/Slate.fr

Cérium: à Montréal, Lionel fait du Jospin

POLITIQUE | ÉCONOMIE / gary.drechou@gmail.com

Un septennat presque jour pour jour après le séisme politique du 21 avril 2002, Lionel Jospin donnait, lundi dernier, à l’Université de Montréal (auditorium Jean Lesage, s’il vous plaît), une conférence sur les «premières leçons» de son échec…

À moins que je ne fasse erreur? Même chez nous-autres Québécois, qui avons habituellement le don pour délier les langues de bois, Jospin n’est pas revenu sur sa campagne désastreuse de 2002. Sujet tabou? En retraite forcée à l’île de Ré, le Monsieur préfère manifestement mouliner Ségolène Royal, qui a pourtant fait un tabac à Montréal (55 p. cent des voix au deuxième tour de l’élection présidentielle, et plus d’un millier de personnes venues l’écouter dans la même salle lors de son passage le 19 septembre 2007), ou pédaler carré sur la crise financière et économique actuelle. Qu’à cela ne tienne: courons avec lui à l’économie!

LEÇON 1: Oubliez Michelin – «l’État ne peut pas tout», mais il peut beaucoup. Pour l’ancien premier ministre socialiste (qui a privatisé à qui mieux mieux entre 1997 et 2002), la crise a fait «voler en éclats» les dogmes libéraux et rendu «incontournable» la «réhabilitation de l’État», seule autorité légitime en mesure de renflouer la machine.

«Ce qu’on nous a assené sur l’impérieuse nécessité de la dérégulation financière, de la dérégulation économique et de l’abdication des États, sur les vertus de la financiarisation et sur la fatalité de l’inégalité des revenus s’est révélé mensonger et, qui plus est, dangereux».

Aujourd’hui, constate-t-il:

«Les mêmes acteurs ou experts économiques qui les sommaient encore, quelques mois auparavant, de ne pas intervenir dans la vie économique se sont mis à réclamer aux États leur secours»…

C’est le temps des cerises! Du Jos-pin béni.

LEÇON 2: La crise actuelle n’est pas seulement conjoncturelle (un «spasme» ou un «brusque accès de fièvre»), mais également structurelle (la manifestation d’un «état chronique», «l’expression d’un marasme durable»). Afin de répondre à la fois à l’exigence de la croissance et à son risque, notamment pour la planète, nous devons impérativement revoir nos modèles de développement. Et Jospin de lancer, en écho à son fameux «oui à l’économie, mais non à la société de marché», un nouveau mantra (comme quoi, à 71 ans, on peut y arriver sans Séguéla):

«Une économie ambitieuse dans ses fins, mais mesurée dans ses moyens».

LEÇON 3: L’économie doit rétablir son emprise sur la finance (souffrant d’hypertrophie), et l’homme affirmer sa maîtrise sur l’économie.

«La création, la recherche, le savoir, la production, la solidarité doivent être placés au premier rang des valeurs et des hiérarchies sociales dans les sociétés humaines.»

Voilà pour le cours magistral, plié en quarante minutes, Rolex en main.

Au menu des «petites phrases» (il fallait bien quelques miettes pour les médias français), Lionel Jospin a déclaré «vivement regretter» la décision de Nicolas Sarkozy de faire revenir la France dans le commandement intégré de l’Alliance atlantique, et le fait que le président n’ait pas donné, durant le sommet du G20 à Londres, un écho positif à l’idée chinoise de remplacer le dollar américain par une nouvelle monnaie de réserve internationale. «En quelques jours ont ainsi été abandonnés deux approches françaises traditionnelles, issues du gaullisme et partagées par les socialistes, qui chez nous faisaient consensus et correspondaient à une certaine idée de la France.» En outre, alors que la plupart des observateurs ont salué le rôle renforcé du Fonds monétaire international au sortir du sommet londonien, Lionel Jospin a tenu, une fois de plus, à se démarquer du peloton. À ses yeux, l’institution dirigée par son «ami» (et ex-ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie) Dominique Strauss-Kahn a peut-être été confortée dans son rôle de «pompier», mais nullement dans celui, autrement plus important, d’«architecte et régulateur» du système (puisque «le G20 a choisi de confier la mission de superviser l’ensemble, non pas directement au FMI, mais à un Conseil de stabilisation financière»)… L’intéressé appréciera.

«Usé, vieilli, fatigué»? Somme toute, les quelque 700 étudiants, chercheurs et enseignants présents auront appris que Lionel Jospin peut être un malin (même Nicolas Sarkozy reconnaît que le bonhomme est «très intelligent») qui se marre. Maniant agilement la répartie, visiblement détendu, Lionel a fendillé l’armure en fin de discours. Laissez-le nous quelques mois en villégiature, et je vous promets qu’on vous le renvoie mûr pour un retour! Notre ancien premier ministre Lucien Bouchard, chargé de présenter son «cousin» à l’auditoire, ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en mettant l’accent sur sa «convivialité»: il a notamment raconté un repas «magique» à Matignon, et ce moment de grâce lorsque les deux hommes se sont retrouvés coincés en tête à tête dans un ascenseur… Oui, foi de Lucien Bouchard: avec Lionel Jospin, nonobstant ses non-victoires, on peut refaire le monde en se fendant la poire (on laissera la pomme à Chirac).

P.S.: ce qui n’a pas empêché le «volontiers taquin» directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM), Jean-François Lisée, de lui offrir («pour son palais») une bouteille… de cidre de glace.

[Certains droits sont réservés]

Publicités