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« Mon pays métis »: John Ralston Saul et la psyché canadienne

ARTS | LIVRES / gary.drechou@gmail.com

Quand l’essayiste et romancier John Ralston Saul (prononcez «soul») explore la psyché canadienne.

L’estomac dans les talons, je descends la rue University, guidé par les effluves odorants du Saint-Laurent. C’est le début de la saison des maringouins, un soir à mocassins… Quelle mouche a donc piqué les Iroquois, qui ont posé ici leur village d’Hochelaga?

Au deuxième sous-sol de l’hôtel Delta, salle Cartier AB (un Éden climatisé), le 11e Festival littéraire international de Montréal, articulé cette année autour du thème «la force des mots», accueille John Ralston Saul. Le commun des Canadiens le connaît surtout en sa qualité de conjoint d’Adrienne Clarkson, ancienne gouverneur général (notre chef d’État, représentant la Reine Elizabeth II au Canada). Pourtant, dans Mon pays métis, un dixième essai publié aux éditions du Boréal, Sa Sommité le Vice-Consort (qualifié de «prophète» par le magazine Time, figurant dans la liste des 100 principaux leaders et visionnaires de la revue Utne Reader) prend la plume… pour clouer au pilori les élites «coloniales» de son pays. Propositions «décapantes»: et si les Canadiens étaient le peuple «le moins européen» de la planète? Si nous formions, en dépit des apparences et contre tout ce qu’on nous enseigne, une société métisse d’inspiration amérindienne?

L’idée du livre remonte en 1976, lorsque Saul effectue un voyage en Arctique en compagnie du président-directeur général de Pétro-Canada. Ils y rencontrent plusieurs chefs autochtones, qui leur racontent «un autre monde». Bercé par une rationalité toute européenne, débarquant qui plus est de France, où il s’est intéressé à la réorganisation des institutions sous la présidence de Charles de Gaulle, Saul a un choc:

«J’étais un jeune homme qui pensait avoir les réponses à tout et, en l’espace d’une heure, j’ai compris que je n’avais rien compris»… (L’Acadie Nouvelle du 21 avril)

PROPOSITION 1: Sur les quatre siècles de notre histoire, «on peut dire que les 250 premières années ont été dominées complètement ou partiellement par les autochtones. Or, c’est durant cette période que naît une “manière de faire” qui nous est propre. Les Européens se sont adaptés, ajustés au territoire avec l’aide des sociétés autochtones et par le biais des mariages mixtes». «Nos garçons se marieront à vos filles et nous ne formerons plus qu’un peuple », lance ainsi Samuel de Champlain à son arrivée au Québec, bientôt imité par les Britanniques, qui, un siècle plus tard, offrent des primes aux soldats mariant des autochtones afin de faciliter les alliances contre les Français. Plus tard, la Compagnie de la Baie d’Hudson adopte une stratégie semblable afin de s’implanter dans le Grand Nord. Pour Saul, «le Canada a donc toujours été un pays métis.»

PROPOSITION 2: «Nous ne sommes pas une civilisation d’inspiration française ou britannique, nous ne l’avons jamais été», affirme Saul. Le pilier de la psyché canadienne, la partie immergée de l’iceberg (pour reprendre Freud), est bien plus «auto» que «franco» ou «anglo». «Tout ce qui marche fondamentalement au Canada vient des autochtones, et tout ce qui ne marche pas est ce que nous avons copié-collé d’Europe». La «complexité» du vivre ensemble canadien, où de multiples loyautés coexistent sans hiérarchie imposée (tout le contraire du «monolithisme» européen), notre égalitarisme, notre tradition de la négociation (non-violence), l’équilibre que nous recherchons entre la protection de l’individu et la protection du groupe, notre fonctionnement «en cercles» (notamment dans le domaine de l’immigration, où l’«adoption» progressive est préférée à l’«assimilation»), notre tradition bien davantage orale qu’écrite, notre assurance maladie, notre aide juridique – bref, cet ensemble qui nous définit comme pays, résulte de l’incorporation des valeurs et des modes de fonctionnement des Premières Nations.

PROPOSITION 3: Si les élites politiques et économiques du Canada sont de plus en plus «incompétentes et inefficaces», c’est parce qu’elles sont prisonnières de visions, de concepts et de mythologies importées d’Europe, qui «ne collent pas» avec ce qu’est véritablement le Canada. En somme, nos élites sont «incapables de croire dans le Canada» et «ne veulent pas le diriger». Il en résulte un «blocage» et un «malaise» dans la population (objet de ma précédente chronique), dont on ne pourra sortir qu’en adoptant «un langage reflétant notre histoire véritable». À cette condition, et grâce à la promotion sociale des autochtones (créer une université dans le Grand Nord, nommer des ministres autochtones au gouvernement, consulter systématiquement les communautés, etc.), «nous pourrions redécouvrir la force de traduire nos conceptions en actes, la force d’agir conformément à notre nature profonde.»

Aux quelque 360 000 Français qui nous rendent visite chaque année, voilà un petit livre que je recommande. À mi-chemin (façon de parler) entre le Routard et le Michelin, il vous permettra de mieux comprendre où vous mettez les pieds, et peut-être même d’éviter de vous faire «scalper»!? Quoique…

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