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Interview de Ying Gao

ARTS | MODE / gary.drechou@gmail.com

Citée en 2009 dans le top 40 canadien du prestigieux magazine de mode et design Wallpaper, lauréate (la même année) de la Bourse Phyllis-Lambert Design Montréal, reconnue en 2010 à Tel Aviv aussi bien qu’à Séoul, Ying Gao est créatrice. Je lui ai posé quelques questions sur ses liens avec la Suisse.

Au Canada et dans le monde, vous êtes présentée comme montréalaise. Pourtant, vous êtes née en Chine et vous avez passé votre adolescence sur les rives du Léman… Racontez-nous!

Je suis arrivée en Suisse à l’âge de 15 ans. Mes parents venaient de signer un contrat de travail à l’Unesco, ma soeur terminait ses études à l’Université de Lausanne (Unil) : ils ne voulaient pas me laisser seule à Pékin. Après être passée par l’École Lémania et l’Unil, j’ai réussi le concours d’entrée à l’École des arts décoratifs (aujourd’hui HEAD) de Genève – mes plus beaux souvenirs helvétiques! La Suisse, surtout Genève, ce sont mes premières vraies amitiés, mes premières découvertes en arts et en design, mes premiers pas vers la vie adulte, donc également mes premiers doutes et mes premières envies « d’aller voir ailleurs »… Le résultat: un déménagement à Montréal à l’âge de 20 ans. Je suis revenue à Genève à plusieurs reprises, par la suite. À chaque fois, j’ai été envahie par un sentiment de nostalgie, tout comme quand je retourne à Pékin.

On m’a soufflé que vous êtes même revenue à la HEAD dernièrement?

À l’invitation de la directrice de la filière design de mode, Madame Christiane Luible, j’y ai donné une conférence en 2009. Mes anciens professeurs et collègues de classe se trouvaient dans la salle. En entamant la conférence, j’espérais qu’ils restent jusqu’à la fin, pour qu’on puisse aller prendre un café ensemble, près de la gare, comme dans le bon vieux temps… Inutile de vous dire à quel point j’ai été heureuse de les retrouver juste après, boulevard James Fazy.

Lausanne, Genève, Montréal: outre la langue française, qu’ont-elles en commun? Qu’est-ce qui fait, selon vous, la singularité de Montréal?

Le fait d’avoir vécu dans plusieurs pays m’a fait réfléchir, très jeune déjà, sur la vie d’un individu dans un environnement urbain donné. C’est finalement à Montréal que j’ai commencé à travailler sur mes projets de création, en m’inspirant toujours de la complexité de la relation qu’entretient l’individu avec son environnement. Montréal est le lieu de toutes les possibilités et probabilités. Montréal est capable du meilleur, comme du pire. Je m’amuse souvent à donner un âge aux villes que je connais: si Lausanne a 52 ans, Genève 43, Montréal doit en avoir 19 ou 20.

Vos deux principaux champs d’exploration sont le design de mode et les arts médiatiques. Pour vous, dans ces domaines, y a-t-il des influences suisses?

Oui, mais je ne saurais les nommer toutes… je pense notamment à cette incertitude esthétique et aux couleurs monochromes que j’aime utiliser. La Suisse m’a également enseigné la rigueur et le sens de la responsabilité. Si je ne me décris pas comme une personne passionnée, je peux affirmer sans hésitation que je suis rigoureuse dans mon travail.

Vous avez présenté Five ways to tell a story about fashion à la galerie [plug.in], à Bâle, en 2009. L’un des projets exposés, créé avec Karl Latraverse et sponsorisé par cinq entreprises suisses membres de Swiss Textiles, s’intitulait Swiss Quality 1. Pouvez-vous nous en dire plus sur le deuxième volet?

Quelle expérience inoubliable avec le centre d’art [plug.in] et la commissaire d’exposition, Céline Studer! Il s’agit-là d’une rencontre majeure, tant sur le plan humain que professionnel. Nous nous sommes comprises dès le premier échange, car nous percevons toutes les deux le design comme un média – dans mon cas, dans le sens plus technologique que textile du terme. Céline a été particulièrement sensible à cette technologie interactive qui donne au vêtement une valeur ludique et participative, et elle a tout mis en oeuvre pour que l’exposition soit une réussite. Swiss Quality 2 est en cours de « conception ». J’y travaille toujours avec Karl Latraverse. Nous en discutons beaucoup ces jours-ci.

Un autre projet présenté dans le cadre de cette exposition avait pour titre L’indice de l’indifférence. Est-ce que, depuis Montréal, vous suivez un petit peu l’actualité suisse? Qu’avez-vous pensé, par exemple, des dernières votations sur l’interdiction des minarets et l’expulsion des criminels étrangers?

Je m’accorde deux heures par jour pour lire des journaux. L’actualité m’intéresse, qu’elle soit suisse ou québécoise. Je constate avec désolation que notre société est atteinte par une montée du conservatisme, peut-être à cause d’une angoisse collective aiguë.

Vous verra-t-on en Suisse en 2011?

Le projet Walking City a été présenté au Musée Bellerive de Zürich il y a quelques mois, dans le cadre de l’exposition Pap(i)er Fashion, aux côtés des travaux de Martin Margiela, d’Helmut Lang, etc. Je me concentre en ce moment sur les préparatifs d’une exposition solo au Musée national des beaux arts du Québec, en juin. Il n’y a donc pas de projet d’exposition en Suisse en 2011 pour l’instant.

Pour tout savoir sur les travaux en cours de Ying Gao, visitez le site de son lab Exercices de style (clin d’oeil à Raymond Queneau) et celui de post-vernissage, une collection de slow wear créée en duo avec Karl Latraverse.

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