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Interview d’Alain Hertz

ARTS | SCIENCES / gary.drechou@gmail.com

Originaire d’Icogne, dans le Valais, diplômé de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), ancien président de l’Association suisse de recherche opérationnelle (ASRO/SVOR), Alain Hertz vit au Québec depuis 2001. Il y enseigne à l’École Polytechnique de Montréal et vient d’y publier son premier roman, L’Agrapheur, constitué d’intrigues policières… Interview.

Qu’est-ce qui vous a mené au Québec ?

En 1989, alors que je venais de recevoir mon doctorat de l’EPFL, l’Université de Montréal m’a offert mon premier poste académique. Le voyage outre-Atlantique ne devait durer qu’une année, mais s’est finalement prolongé jusqu’en septembre 1991. Pendant deux ans, j’ai tissé des liens étroits avec de nombreux chercheurs, et ce n’est pas mon retour en Suisse qui les a rompus ! Durant la décennie qui a suivi, j’ai multiplié les voyages vers la Belle Province et consolidé les contacts avec mes collègues québécois, à tel point qu’il est devenu plus logique, en 2001, d’y établir domicile.

En tant que spécialiste de la théorie des graphes, vous avez été amené à créer un logiciel très pointu pour le Cirque du Soleil. De quoi s’agit-il ?

Depuis que je vis à Montréal, je ne cesse d’être étonné de la confiance que les grandes entreprises mettent dans les compétences scientifiques des professeurs d’université. En Suisse, il fallait aller taper aux portes des industriels pour tenter de les convaincre de l’aide qu’on pouvait leur apporter en utilisant des outils mathématiques. Ici, la plupart des mandats industriels sur lesquels je travaille ont pris naissance grâce à l’initiative d’un responsable de projet dans une grande entreprise qui a décidé de contacter l’École Polytechnique pour tenter de trouver une solution à son problème. C’est ainsi que j’ai été amené à travailler pour le Cirque du Soleil, qui cherchait à développer un logiciel de planification automatique des tournées pour ses nouveaux spectacles. Il fallait déterminer la séquence des villes à visiter et la durée des spectacles en chaque lieu. Mais je me suis aussi penché sur les horaires des infirmières pour les visites des malades à domicile, ainsi que sur les horaires de personnel dans les grandes entreprises, les horaires d’école et les calendriers sportifs. Actuellement, je travaille sur la conception de réseaux de collecte d’énergie d’un parc éolien. Le point commun entre toutes ces applications est mon utilisation de la théorie des graphes, qui est un outil mathématique aux pouvoirs infinis.

Votre premier roman, L’Agrapheur, a paru l’automne dernier aux Presses internationales Polytechnique. Comment vous est venue l’idée d’écrire un polar ?

J’enseigne la théorie des graphes depuis 25 ans et je rêve de faire découvrir cette science à un large public. Un graphe est tout simplement un ensemble de points qu’on appelle des « sommets » et un ensemble de traits, appelés « arêtes », qui relient certaines paires de sommets entre eux. Alors que « sommets » et « arêtes » sont des termes connus des alpinistes, je les utilise dans le cadre d’une science que j’applique pour résoudre des problèmes de la vie pratique. Mais comment faire découvrir cet outil mathématique en dehors des écoles !? C’est la question que je me suis posée, et à laquelle j’ai finalement trouvé une solution : écrire un polar dans lequel le héros, l’inspecteur Manori, utilise les graphes pour agrafer les suspects, ce qui lui a valu le surnom d’ »Agrapheur ».

Pouvez-vous nous résumer l’histoire ?

Le livre relate quatre jours de la vie de Manori, alors qu’il participe à une conférence internationale de la police scientifique, à Lausanne. Durant ces quelques jours, il arrivera à désigner les coupables d’un vol et d’un braquage, à démasquer un imposteur dans une affaire d’héritage et à récupérer une souris de laboratoire porteuse d’une puce électronique. Il réussira aussi à faire sourire une employée de l’hôtel dans lequel il loge et à offrir plus d’une heure de sommeil supplémentaire à toute une famille. Il aidera finalement sa voisine d’avion à résoudre des sudokus et sera même en mesure de prouver l’exagération typiquement marseillaise de son meilleur ami. Tout un bilan pour une si courte période !

Question inévitable : y a-t-il du Manori dans Hertz ou du Hertz dans Manori ?

Vous l’aurez compris: l’Agrapheur est mon alter ego. Physiquement, par contre, c’est une toute autre affaire, puisque Manori fait presque le double de mon poids ! C’est à mon grand ami Marino, professeur à l’Université de Fribourg, que je pensais quand je le décrivais : Marino est une personne attachante, qui inspire la confiance, et je tenais à ce que mon héros lui ressemble.

Est-ce que les gens qui, comme moi, dévorent les polars, mais qui ont un jour attrapé (va savoir pourquoi) la phobie des mathématiques, doivent craindre le « trou noir » ?

Les mathématiques font peur à beaucoup de gens, il n’y a pas de doute là-dessus. Certains en viennent même à détester cette matière, qui est pourtant l’une des plus belles conquêtes intellectuelles de l’espèce humaine. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette phobie, comme la crainte de ne pas comprendre ou la nature trop abstraite de nombreux concepts qui ne semblent avoir aucun lien avec une quelconque application pratique. Je ne pense pas qu’il existe une recette miracle qui agira comme un élixir ayant le pouvoir de transformer les mathématiques en la matière la plus captivante du cursus scolaire. Il est cependant indéniable qu’on apprend mieux en s’amusant. Mon roman propose une approche ludique pour l’apprentissage de la théorie des graphes. Le lecteur qui n’est pas prêt à faire l’effort abandonnera probablement la lecture après deux ou trois chapitres. Par contre, toute personne prête à faire fonctionner ses méninges devrait être capable d’atteindre la dernière page, puisque mon livre n’utilise aucun terme technique qui pourrait paraître rébarbatif et freiner l’apprentissage. En le refermant, vous aurez l’impression d’avoir appris énormément, sans forcément en avoir été conscient durant la lecture.

Vous êtes un « matheux passionné de polars » – c’est désormais notoire – mais aussi un « montagnard »… je présume !? Êtes-vous nostalgique de la Suisse, parfois ?

Je suis né et j’ai passé 20 ans de ma vie à Sierre, la cité du soleil, au pied de belles montagnes, à quelques minutes des pistes de ski. J’avoue que ces paysages montueux et escarpés me manquent, car il est clair que les petites collines enneigées des Laurentides ne rivalisent pas avec les Alpes, et les bisses d’Icogne sont bien plus charmants et séduisants à mes yeux que le fleuve Saint-Laurent. Aussi, l’amigne, la petite arvine et la malvoisie étaient d’agréables compagnons dans les carnotzets. Alors oui, j’ai de la nostalgie, mais moins à l’égard de la Suisse que vis-à-vis du Valais, auquel je suis toujours très attaché. Je compense en pratiquant de nouveaux sports, par exemple en patinant sur les rives du lac Dupuis, à Estérel. On trouve aussi de très bons fromages suisses à Montréal, ce qui me permet d’initier de nombreux amis québécois aux plaisirs de la fondue et de la raclette.

Propos recueillis par Gary Drechou | rebondire@gmail.com

Pour vous procurer L’Agrapheur, paru à l’automne 2010 aux Presses internationales Polytechnique, il suffit de passer commande à votre libraire en lui indiquant le numéro ISBN 978-2-553-01543-4, ou de le commander en ligne sur www.lavoisier.fr (les frais de port sont gratuits à partir de 60 euros d’achat).

[Certains droits sont réservés]

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